Samedi 26 mai 2007
Le blanc de page. Cette chose qu'est le blanc de page, en général, et qu'on ne va pas décrire comme peau, ni comme ciel, ni comme mer. Et pourtant.

Calme du blanc de page, matière, vitesse des courbes sur celui-ci, noirceur des lignes, insistance de la nouveauté du trait flottant, de ce que pourrait être un trait flottant, ondulatoire, nouveauté de l'indétermination calme, force de son mouvement, infinitif – in-finissant – lignes indécises en mer, non-finitude rieuse de prose qui m'amuse autant qu'elle me rafraîchit :

"Vouloir pouvoir penser, croire pouvoir penser sans avoir à se limiter. Sembler pouvoir penser sans réglementer, et pourtant ne pas laisser se penser n'importe quoi." (p91)

"Se presser, à cause de s'exciter. Se presser de penser, et pourtant n'avoir pas à se presser. Mais profiter de s'exciter.

Lambiner. Faire durer. Retarder même. (...) Traîner, et pourtant embrasser. N'entendre qu'en ralentissant. En se retenant, enfin comprendre et pénétrer." (p. 93)

"Désirer parler. Croire pouvoir parler, et manquer seulement d'avoir essayé. S'étonner de se taire." (p97)

Emmanuel Fournier écrit en langue infinitive : tout au moins, pour ces extraits, tous issus des pages de droite de Mer à faire.
Dans le dyptique, nous sont donnés à lire plusieurs modes concourants, plusieurs registres de transcriptions : l'intérêt de ce livre étant qu'aucun registre n'est ici premier, sinon la mer et son mouvement, chacun des registres découlant d'une lente observation de la mer (entre Ouessant et Belle-Île) que E. Fournier met en place, par une fréquentation contemplative-active assidue de la mer, du 30 juin au 23 juillet (mais la préface donne comme cadre au projet l'intervalle de juillet 1993 à novembre 2004...). Une démultiplication des registres d'annotation que Fournier commente en préface :

"Le texte en question ne se laissant pas saisir, on a tenté de le circonvenir par deux langues différentes, le français – mais cela aurait pu être une autre langue avec narrateur, sujets, verbes et compléments – et l'infinitif, une langue pour verbes et conjonctions, où le sens des choses et de nos vies est encore ouvert"

C'est dans l'interminable échange et translation de l'un en l'autre (de ce qui s'apparente à un journal, daté, page de gauche, vers la langue infinitive, découlant des réflexions du jour, en page de droite) que quelque chose vient à se passer qui est nouveauté, force de la ligne et forage de pensée dans des mots aussi simples et limpides que peuvent l'être des verbes infinitifs, offerts dans leur indétermination...


Je sens le vent sur ma peau quand je lis les phrases de Mer à faire, l'espace autour de moi se met à vibrer. Et puis, je perçois très nettement le mouvement de mes yeux sur la page quand ce sont les dessins de l'autre volume que je poursuis... volume qui se compose de 36 dessins, 36 morceaux de mer, autant de transcriptions encore, ou plus précisément trois registres supplémentaires, puisque le volume est sous-titré : Transcription pour trois instruments. Plume, compas, crayon.

Il faudra donc comprendre que ce sont en réalité 3 X 12 dessins exactement similaires, tracés à l'aide d'instruments différents, qui nous serviront d'équivalents-mer conceptuels :
le trait est l'enjeu des morceaux, infinie performance de singularités, trait dont la variation même, d'un instrument à l'autre (en épaisseur, tenue, droiture, finesse) est la trace et l'indice (Peircéen) de ce que cherche à approcher Emmanuel Fournier au fil de ce dyptique.
C'est-à-dire représenter la mutabilité même, s'approcher d'un mouvement de vie (peu importe lequel, finalement) pour pouvoir à son image et à son exemple, penser un peu plus loin, reprendre, réitérer, ressaisir quelque chose quelle que soit la déperdition, fréquenter la déperdition peut-être, l'entropie de tout ce mouvement effondré en pure perte, mais qui résulte en une fertile et générative représentation de ce même mouvement, au lieu d'en donner à lire l'épuisement, l'abandon, la perte (qui n'en est pas pour autant absente).


L'ouverture du projet tient dans la façon dont il cerne et propose un espace de possibilité, sans pour autant jamais tenter de le fermer ni d'en donner une définition stable : et pour cause, la mer ne se résumant à rien d'autre qu'être la mer encore, et Dénuer Dessiner Désirer, à rien d'autre sans doute que toujours continuer à être disponible au monde, "open", encore, toujours...

Voici donc des images d'une configuration des vagues, auxquelles répondent les traces écrites écoutées d'une conformation mentale, arrangement transitoire écouté comme tel, suivi comme on suit un relief du doigt ou une courbe, pour un temporaire accordage avec le monde environnant en tentatives questionnantes saisissantes prises dans le moment, noyant océaniquement son propos dans le ping-pong paradoxal (sans table !) d'un texte qui donc presque géométriquement, figuralement, s'oublie à l'autre de son dyptique, ne trace que lignes rapportées. Autre du texte qui est ici le trait, formant des images elles-mêmes comme ôtées d'elles-mêmes par le mouvement de leur pensée, dans les circulations qui se reconduisent sans cesse de lignes de proses en traits de pensée dont le verbe explique rien que leur mouvement tranquille vers le plus mouvant envolé, morale d'écriture un peu stoïcienne à attendre la vague, la rater toujours et recommencer, recommencer le geste, d'attendre, de relever la mer, cartographier l'envolé hétérogène qui, entre souvenir, image mentale, et prospective de son retour transfiguré, ondule, déceptivement, perpétuellement...

Faut-il s'arrêter sur l'incongruité peut-être de la mer épinglée ici en métaphore d'écrire-lire & penser, ou pas, justesse ou pas de ce rapport entre mer et pensée-lecture&écriture si évident mais tellement commun? Cela n'importe pas finalement, et ce livre dédoublé touche finalement, l'emporte au final, par un classicisme formel (retenue, limpidité, clarté) et par la fraîcheur du lieu commun qu'il ouvre et qui recense, temporairement, et pense les mouvements à lui afférents, en des mouvements de lignes de verbes s'articulant, de proses, liquides, ou lignes, lisantes, circulantes infinitivantes, instantes, recommençantes...
Journal, page de gauche, 6 et 8 juillet :

"Ce qui justifie des dessins de mer, c'est que ce soit la mer qui les trace. Et que nous passions du temps à la regarder." (p. 44)

"La mer trace sans cesse et sans repos. (...) Ce n'est pas elle qui change et nous qui dessinons, mais à elle de dessiner, au monde d'être, et à nous de transcrire, de faire des relevés de ce qui se trace. La mer donne la partition. Pour l'instant, l'urgent est de la noter sans s'occuper du mode d'exécution."
(p... 36)
 

Une légèreté, flottante, ouvrant ce blog, à la lecture remémorée du dyptique d'Emmanuel Fournier, Dénuer Dessiner Désirer il y a un peu plus d'un an, composé de 36 morceaux et de
Mer à faire, Eric Pesty Editeur, 2005. Pour lui une image revenue d'Ecosse (Skye)


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par Lise Lantemant
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Samedi 26 mai 2007
lisent lentement. Evitent de jouer l'hypertexte. Le texte s'en charge il semble.

Textes de poésie contemporaine.

Deux yeux lisent lentement pour mieux voir les rapports, au mot à mot, les inconnues à x opérations.

Une attention aux formes.

Lire lentement ne veut pas dire lire doucement : y gagnant en vitesse ce que les lenteurs de la ligne font.

Comme les yeux lisent, comme c'est écrit : lenteur / long temps.
Comme c'est édité : lentement (le temps qu'il faut) / urgemment, brutalement (contre et dans le temps même).

Lire et dans tous les sens : longuement, et probablement brutalement, et gagnant en vitesse...
par Lise Lantemant
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